Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /2009 16:04
Ne vous échauffez donc pas tant, monsieur ; cette question doit être examinée avec calme et de très près. On n’impose pas la vérité ; on la démontre, on la fait voir. A vous entendre. il me paraît que vous défendez, de confiance, les étymologies de Littré. Moi, monsieur, avant de me prononcer pour ou contre, j’ai voulu m’en rendre un compte sévère et les voir de mes yeux. Je les ai contrôlées toutes, de la première à la dernière, et avec une grande impartialité, car si j’aime Platon, j’aime encore la vérité plus que Platon. Eh bien ! ce contrôle m’a convaincu que Littré avait reçu la plupart de ses étymologies des mains de quelques auxiliaires besogneux, et que, faute de temps pour les vérifier, il les avait couchées, telles quelles, dans son dictionnaire. Comment s’expliquer autrement qu’un homme de cette valeur ait laissé passer tant d’énormités dans ses étymologies ? Il tire, par exemple, accabler de chadabula, machine de guerre ; abîme, du barbarisme abyssimus ; requin de requiem ; heureux d'augurium, etc. Ce sont de vrais défis au sens commun, vous le voyez. Et, chose étrange, il choppe même dans les étymologies qui sont évidemment de source latine. Parmi une quantité d’autres également fausses, en voici une dizaine que j’ai relevées, à votre intention. Je les ai transcrites en forme de litanie, pour frapper à la fois votre regard et votre esprit :

Émerillon — merla — merle.
Épisser — splizan — haut allem. rendre.
Fard — gi-farwit — anc. haut allem. teindre.
Garenne — waron — anc. haut allem. prendre garde.
Grenouille — ranuncula — petite grenouille.
Nenni — non illud — non cela.
Messe — missa — renvoyée.
Pareil — pariculus — latin fictif.
Pucelle — pullicella — bas latin.
Rebrousser — re-borste — reet borste, all. poil.

Ces étymologies, on le voit de prime abord, pèchent contre les règles qu’a données Littré lui-même ; donc elles ne sont pas bonnes. Mais je ne perdrai pas de temps à le démontrer : ce serait long et fastidieux. J’aime mieux vous donner tout de suite les véritables origines de ces mots. Elles s’imposent par leur évidence. Les voici :

Émerillon — smerillum — espèce de faucon.
Épisser — epissare — resserrer.
Fard — far — farine d’épeautre.
Garenne — harena — endroit sablonneux.
Nenni — nenu — non.
Messe — mesa — repas.
Pareil — parelis — pareil.
Pucelle — pulcella — petite, jolie.
Rebrousser — revorsare — rebrousser.

Pour rendre ces étymologies plus évidentes encore, si c’est possible, j’ajouterai ces courtes explications : dans notre vieille langue, émerillon se disait smerillon, et grenouille ranouille ;harena, qui est le même mot que garena, se trouve dans Varron, pour arena ; comme on disait dans le latin archaïque maxumus et maximus, on disait de même nenu et neni pour non. Mesa était usité pour mensa dans le vieux latin, et signifiait table, repas, mets ; et ce vieux mot a donné à notre français messe, mess et mets. Je dois vous faire remarquer aussi que l’e et l’i permutaient dans le latin archaïque ; on disait heri et here, vepres et vipres, germin et germen, et mesa et misa, ce qui explique que le mot messe soit prononcé missa
dans certaines provinces. La messe, c’est-à-dire le repas eucharistique, répond aux deux termes grecs
hiera et eulogia, sacrifices où l’on mange une partie de la victime immolée.

Maintenant, monsieur, vous êtes forcé, je crois, par la logique, de vous faire ce petit raisonnement : si Littré, le grand manitou du néo-latinisme, n’a pas su trouver l’étymologie de ces mots qui dérivent visiblement du latin, comment aurait-il pu découvrir l’origine, bien plus difficile, de ceux qui viennent du grec ! Aussi, rien n’est stupéfiant comme la plupart de ces dernières étymologies. Voyez, en passant, celles qu’il donne à cuider, hanter, nager, parler, qui sont les verbes doriens kuido, anto, najo, parlo. Ne les dérive-t-il pas, après Ménage, de cogitare, habitare, navigare, parabolare ?

(L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 15 juin 1901.)



Par Gilles Gomel
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L'Intermédiaire des chercheurs et curieux
Daron,intermédiairiste (de 1900 à 1916)
1. 7 avr. 1900-15 oct. 1900
2. 7 nov. 1900-15 juin 1901 (boscard)
3. 20 août 1901-10 déc. 1901
4. 20 nov. 1901-30 août 1903
(Paris)
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(A suivre !)

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