Mardi 6 octobre 2009
2
06
/10
/2009
13:01
Mon procédé, comme l’appelle M. Paul Argelès, consiste simplement à chercher
dans les vieux lexiques grecs, surtout dans Hésychius, précieux arsenal de termes archaïques, les mots de notre langue, dont le latin ne saurait donner l’origine. Par exemple, je trouve, dans le
Dictionnaire de l’ancienne langue française par Frédéric Godefroy, les mots damale, touse, pole, signifiant tous trois jeune fille, et je vois, du premier regard, qu’ils sont de
source hellénique. J’ouvre Hésychius et Henri Estienne, et j’y trouve damale, tusse et pôlos, dans le sens de jeune fille, et je suis satisfait, parce que j’ai l’étymologie
certaine, évidente de ces trois mots. Et l’on doit remarquer que damale et touse sont identiques, en grec et en français. Dans pôlos, seulement, l’s est
tombée, et l’on a dit polo ou pole, car polo est encore usité. Tous les hellénistes peuvent vérifier ces mots dans les auteurs que j’indique. Je demande, maintenant,
avec confiance, à M. Paul Argelès, si ma manière d’étymologiser ressemble beaucoup au procédé du docte Ménage. Est-ce que je fabrique mes étymologies ? Est-ce que je fais subir aux mots de
terribles opérations chirurgicales ? Une étymologie amenée de loin est presque toujours fausse. Dans tout le midi de la France, on appelle encore aujourd’hui le visage cara, comme du
temps d’Homère, et dans les faubourgs de Paris, on nomme le couteau surin et ustache, comme en Grèce, au temps du siège de Troie. Les changements les plus ordinaires qu’on
remarque dans les bonnes étymologies sont des permutations de lettres. Et il va de soi que ce qu’on dit ici des étymologies helléniques s’applique aussi aux étymologies latines. Ainsi, pour
trouver l’origine de garenne, de pucelle et de rebrousser, je me contente de chercher, dans le dictionnaire latin, des mots qui aient le même sens et à peu près la même
forme que ceux-là. Or. pour garenne, qui signifie proprement sable ou endroit sablonneux, je trouve que Varron au lieu d’écrire arena, sable, écrivait harena, qui est
le même mot que barena ou varena. Voilà donc l’étymologie de garenne trouvée. Littré et toute l’école néo-latine dérivent ce mot du haut allemand Waron, prendre garde
!
Pucelle, qu’on écrivait pulcelle dans le vieux français, est tout simplement le latin pulcella, signifiant jolie petite fille. Voy.
Freund, page 947, première colonne. Que fait Littré ? Un affreux barbarisme, pour donner une étymologie savante, car il dérive pucelle d’un prétendu bas-latin pullicella !
Rebrousser a fait imaginer à Littré, à Brachet et Scheler des
étymologies plus étranges encore. Littré dit que ce verbe vient de re et de l’allemand borste, poil. Brachet et Scheler le dérivent de brustia, bruyère. Or, rebrousser
n’est que le latin reversa ou revorso, le même que reborso, qui avait donné reborser à notre vieille langue. C’est littéralement le même mot. Que signifie
proprement rebrousser ? Retourner du côté opposé à celui où l’on allait ou faire une chose en sens contraire. Voyez, pour une foule d’exemples, Freund et Frédéric Godefroy.
(L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 15 octobre 1900.)